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ONTOLOGIE I


EN GUISE D’ENFER (Théâtre)

- Orphée
- Zoé, maintenant
- Judas bâtit un empire
- Hitler, méditation sur le nombre
- Ph, une histoire de science
- Le mystère de Dieu


TRANSFORMATION (Théâtre)

- Ainsi Solange Paris ou ailleurs
- Marc-Léon a une vision
- Hughes, le sacrifice

ETRE (Théâtre)

- Le mystère d’Andrée
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A propos de la mise en scène de
Orphée de Cosmas Koroneos par
CARLOS WITTIG-MONTERO

un article de Marie-Luce Bonfanti


Carlos et moi, nous resterons des amis et des complices de travail. D’autres spectacles, donc d’autres expériences, auront lieu, telle que Topographie d’un nu de Jorge Diaz, présentée sous chapiteau dans le Festival d’Avignon Off en 1981. Néanmoins, Orphée permet de mesurer l’intense progression du travail de recherche de Carlos Wittig-Montero, six ans après In America Cuicatl au Conservatoire. Laissons ici la parole à Raymonde Temkine :
« Carlos Wittig Montero, il y a deux ans, montait Zoé, maintenant de Cosmas Koroneos. Il vient de mettre en scène au Théâtre des Déchargeurs une seconde pièce, Orphée. De la constance dans l’admiration, et comme Carlos Wittig a raison ! Mi-grec, mi-français, Koroneos se donne d’abord pour philosophe ; je dis, moi, qu’il est poète, et de haut vol. Orphée, je l’ai lu, et c’était plutôt mieux car le texte n’est pas facile, avant d’aller voir le spectacle ; cela m’a permis aussi de juger du considérable travail d’adaptation à la scène de C. Wittig. Un homme impliqué dans une guerre n’a pas supporté le choc de tant de massacres chars canons antichars rouge noir napalm…’, le voilà dans un hôpital psychiatrique en proie à d’horrifiantes réminiscences. Il y avait dans la pièce un infirmier, un enfant idiot, une femme. Carlos Wittig en a fait des fantasmes du fou. Seule interprète, Marie-Luce Bonfanti, bouleversante. C’est une descente aux enfers ; en quoi l’aliéné est Orphée. Spectacle d’une étonnante intensité qui vous laisse sous le coup. L’enfer existe ; des hommes y plongent vivants. »
Ce que Raymonde Temkine oublie de signaler, c’est que l’aliéné de Koroneos a également perdu sa femme (enlevée, emprisonnée ou morte) durant ce conflit et qu’il la recherche désespérément au fond de sa folie, jusqu’à finir par s’identifier à elle… seul moyen de retrouver son « Eurydice ». Orphée est un être hybride, ce qui permet le choix d’une interprète féminine, poussée dans sa part masculine.
Carlos va travailler cette pièce-poème de Koroneos telle une œuvre musicale. Sans me parler encore de « partition », il me demande à moi, l’interprète, de choisir arbitrairement dix motivations et de trouver pour chacune de ces motivations treize gestes l’illustrant et treize résonateurs différents. Mon premier travail est donc de me livrer à cette recherche purement formelle, sans aucun rapport apparent avec le texte de Koroneos. Lorsque ces dix motivations, déclinées chacune en treize gestes accompagnés de treize « voix », sont déterminées, il me faudra mémoriser ces cent trente expressions différentes et les appliquer au texte que Carlos a réparti en trois parties égales composées de cent trente vers libres. Donc, pour chaque vers libre, un geste et un résonateur différents. Ces cent trente expressions ou formules seront répétées trois fois, selon trois tempos – « piano », « andante » et « allegro ». Entre chaque partie, je suis priée de danser quelques mesures de cha-cha-cha, sur l’air de Pepito mi corazon.
Autant dire que la comédienne se sent larguée, réduite au rang de mécanique bien huilée, loin de tout apport créatif. Carlos a beau me répéter que c’est moi qui ai choisi les motivations, les gestes et les résonateurs, je me sens comme un robot décervelé, comme un pantin, « marionnette sans âme », entre ses mains. Et me voilà proche de la révolte… Il me faut puiser dans toute la confiance que j’ai pu avoir en Carlos Wittig-Montero et en ses qualités de créateur pour continuer sur cette voie que je juge aride et sans humanité.
Et pourtant, l’être que découvriront les spectateurs sur la scène du Théâtre des Déchargeurs est la parfaite représentation de l’aliénation, sans que jamais il ne soit fait appel à ces images convenues de la « folie » auxquelles souvent les comédiens aiment recourir. Ici, juste un individu qui a perdu sa densité d’humain vivant, enveloppe traversée de centaines de « voix », agitée de gestes répétitifs qui lui reviennent comme autant de bribes d’un passé perdu, de fragments d’une personnalité éclatée. Cinquante minutes pendant lesquelles les spectateurs recevront de plein fouet, et sans que leur soit laissé le moindre répit, une vision crue, d’une violence inouïe, de la destruction d’un esprit déchiqueté par la souffrance et la barbarie d’une société guerrière. Cinquante minutes durant lesquelles l’interprète n’a d’autre tâche - combien ardue et absorbante - que de dérouler avec précision la mathématique de sa partition, ses trois fois cent trente vers libres, expressions et voix…
Expérience difficile, extrêmement passionnante, dont je n’ai compris la portée profonde et réelle qu’à travers le retour que me donnaient les spectateurs encore abasourdis et secoués par cette plongée aux enfers.

koroneos
11/05/09