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Entretien avec Koronéos : "Faut-il inventer le réel ?"
Propos recueillis par Jean-Marie Beaume

Entretien complet en ligne sur Revue Symbole:
http://signes-et-symboles.org/dossiers-symbole/index.php/2007/06/04/87-esoterisme-symbolisme

J.M.B.: Koronéos, expliquez-nous comment tout a commencé pour vous — comment a pris corps l’exceptionnelle cohérence de votre œuvre, au-delà de son apparente diversité...

Koroneos: J’ai commencé à écrire très jeune, à l’âge de quatorze ans et je n’ai cessé d’écrire depuis. C’est un peu plus tard, vers l’âge de 17 ans, que j’ai formé le projet de l’Ontologie — c’est-à-dire le désir un peu curieux, un peu fou, d’essayer de concentrer autour d’une idée centrale l’ensemble des connaissances et des expériences qui me seraient accessibles : de fondre en un seul récit, la totalité de l’expérience humaine, à travers tous les genres littéraires. Je n’avais alors aucune idée du but précis de ce projet, et j’étais dans une ignorance encore assez profonde du monde, des êtres et des choses. Mais cette idée s’est imposée à moi.

J.M.B.:Comment qualifier votre œuvre ? Est-elle celle d’un philosophe, d’un écrivain, d’un poète, d’un homme de théâtre ou des quatre à la fois ?

Koroneos: Au fond de toute démarche d’écriture se trouve une source. Cette source irrigue tout, mais demeure cachée. À travers l’écriture, c’est cette source que j’essaie d’approcher. Peu importe le “genre” — philosophie, théâtre, poésie, mythe… Je vais à sa rencontre en essayant d’investir la totalité du flux existentiel qui comprend aussi bien l’acte (quelque chose de concret au niveau du corps-esprit que nous sommes tous), que les sentiments que nous éprouvons (non pas dans le sens sentimental du terme, mais plutôt au sens de la sensibilité ouverte, dont la pensée fait partie puisqu’elle se trouve aussi dans l’acte, même si elle peut apparaître traître en tant que telle. En tant que pensée, évidemment, il y a la pensée “je”, “moi-même” (mot que je n’aime pas) et qui unit les différentes facettes de notre psyché. La “source”, elle, se trouve derrière ce “je” et de la multiplicité indéfinie de ses engagements existentiels…

J.M.B.: L’écrivain, le poète, le philosophe, sont donc aussi métaphysicien — d’où ce titre générique donné à l’ensemble de votre travail : Ontologie — car lorsqu’on a épuisé tous les champs du réel, que reste-t-il ?

Koroneos: Je dirais que ce qui reste, c’est l’essentiel ! Essayons de garder le fil d’Ariane. J’ai passé plusieurs décennies à essayer de le trouver et ensuite à essayer de le suivre. Dans l’ensemble de la démarche de l’Ontologie, le fil d’Ariane n’est autre que cet essentiel. Le personnage central est un voyageur ; il apparaît en tant que voyageur, la première fois désigné ainsi par Duns Scott. C’est évidemment une sorte de « moi-je » par rapport au monde, qui va à aller à la rencontre de tout ce qui n’est pas lui-même : n’étant pas ceci ou cela, il est. Il ne faut pas oublier l’Inde : «Tu es Cela». Finalement toutes les religions nous l’enseignent — et également, quoique différemment articulée, bien sûr —, la physique quantique. Le voyageur commence à voyager. Le commencement, c’est un acte. L’acte, en littérature, c’est à mon avis le théâtre, restreint, limité, charnel — ça colle au corps et ça doit coller aussi à l’esprit. Ontologie commence ainsi par une pièce de théâtre en trois parties. C’est l’histoire d’une transformation, qui, par conséquent, commence nécessairement par une douleur. Examinons la douleur de près et nous verrons que, finalement, nous ne sommes pas loin de la démarche de Dante. Béatrice le regarde et dit à Virgile : «Il fait trop de bêtises, il faut qu’il se réveille…» Dans mon théâtre aussi tout commence dans l’Enfer. Orphée, qui est un officier américain (n’oublions pas qu’Orphée vient du mot serpent : si Euridyce est morte, c’est qu’elle a été mordue par un serpent…), est avec une femme qui n’a qu’une seule heure à vivre ; c’est une terroriste, qui doit considérer la totalité de sa vie et s’en défaire. C’est la dimension sacrificielle, très présente. On arrive ensuite à Judas. Judas a un double qui s’appelle Adolf Hitler. Pourquoi ? Parce que c’était le personnage le plus conséquent dans la voie de l’anéantissement — même si Staline ou Mao ont peut être tué autant de monde, voire davantage. Mais Hitler a tué d’une façon presque extraterrestre. Quand on arrive à Hitler, on se pose le problème de la science. Un scientifique entre en scène, ce qui nous amène directement à Dieu, à travers un assassin réfugié dans un asile d’aliéné. L’Enfer est terminé. Passons au Purgatoire. C’est une femme qui attend quelqu’un dans un café ; il arrive sur une moto. La lumière des phares l’aveugle. Il y a quelqu’un qui s’appelle Marc-Léon ; il a tué un homme qu’il ne voulait pas tuer et il cherche refuge auprès de son amie. La solution c’est la vision : la vision se concrétise et mène directement au sacrifice. C’est une histoire impossible, volontairement impossible. C’est une femme qui arrive dans un camp. Ils ont un fils, elle amène son fils de 11 ans voir son père (qui s’est réfugié dans un asile d’aliénés) pour qu’il le tue, mais c’est inutile car le fils se tue lui-même. Sacrifice final, qui permet l’approche de l’être. On en a terminé avec le Purgatoire et la poésie. Ce sont les poèmes qui m’ont ouvert la voie car la poésie est une puissance d’effraction et la liberté absolue. Reste encore un pôle : c’est la pensée, la philosophie, la dernière étape avec cet essai, Faut-il inventer le réel ? — sous-titré : Étude sur le principe. C’est le Rassemblement, le livre où tout est rassemblé. Donc un mythe.

J.M.B: Vous avez évoqué Hitler, les camps, le nazisme comme emblématiques des puissances ténébreuses ou tamasiques à l’œuvre dans le monde. Le Mal est donc bien une des facettes de la “réalité”. Dans quelle mesure, cependant, n’est-il pas aussi une illusion ?

Koroneos: C’est une question fondamentale. Je vous y répondrai de manière indirecte. Qu’est-ce que l’illusion ? Il y a le problème des mots. Quand je dis le mot «amour», ce n’est pas une abstraction. Un mal peut sortir d’un bien, un bien peut sortir d’un mal. Deuxième réponse indirecte : comment définir dans l’écriture de la phrase «J’aime une femme» où est le réel ? Mon savoir s’arrête. Il y a quelque chose de beaucoup plus profond pour définir le réel. Autre réponse qui peut paraître bizarre : ce que j’écris à un côté, je l’espère, minutieux. Un ami m’a dit un jour : «Vous écrivez comme un laser». C’est ce que j’essaie de faire. Car dans ce cas-là, le réel non seulement est suggéré, cerné, mais il peut tout à coup apparaître là…
Avec cette notion d’ontologie, apparaît une autre vision de la mort : l’idée qu’il y a là une sorte de seuil, qui a son endroit et son envers, ou son envers et son endroit ; qu’il faut passer le seuil à un moment donné et que, là, il n’y a plus de mots pour exprimer quoi que ce soit."

J.M.B: Le mot de la fin, cher Koronéos…

Koroneos: Faut-il le chercher dans mon propre travail ou dans un autre ? J’opte pour la seconde solution ! Dans La Divine Comédie, il y a un moment, dans l’Enfer, où Dante s’endort d’un sommeil de plomb, sans rêve : comme une pierre. À un moment donné, la lumière du Soleil est arrivé à mes yeux et je me suis dit, en italien : «Aventi» ! Marche sans avoir peur…

J.-M.B.

1) Koronéos, Faits divers. Description d’un messie, présentation de Frédérick Tristan, avant propos d’Amy Colin, postface de Jean-Marie Lhôte, Le Grand Souffle, 2005, 590 p.,15 €.

2) Koronéos, Faut-il inventer le réel ? Étude sur le principe, essai, Le Grand Souffle, 2007, 309 p, 18,80 €. Le Grand Souffle éditions, 24 rue Truffaut, 75017 Paris – Tél : 01.42.94.25.50 http://www.legrandsouffle.com.

koroneos@orange.fr

koroneos
11/05/09